Nous partons en taxi collectif de Stung Treng pour Ban Lung, le chef lieu de la province du Ratanakiri, region "paisible et reculee du nord est du Cambodge" dit le guide. Le piteux etat des routes fait certainement le tri parmi les touristes. Exit les fumeurs de joint et les clubbeurs de Phnom Penh ou de Thailande. Pas de site archeologique ici. On ne vient que pour la nature, la randonnee et eventuellement le moto-cross dans les forets. Entasses a 8 dans une vieille Toyota Camry, nous rejoignons Ban Lung apres 3h de glissades sur les pistes en terre rouge.
La petite ville est recouverte d'un voile de terre rouge (la laterrite). Des palmiers aux pietons, tout a cette couleur de brique. Les motocyclettes soulevent d'epais nuages que l'on doit recracher regulierement. Les vendeuses du marche agitent mollement un plumeau sur leurs legumes ou leur tete de porc. Les mouches s'ebrouent quelques secondes, et se reposent sur leur diner. Les plus voyageuses pousseront jusqu'aux estomacs de vache de l'etale voisine, apetissantes eponges verdatres et dentelles mortuaires. Le rituel continue jusqu'au coucher du soleil. Un marchand nous propose de gouter un petit piment vert, tout petit, tout brillant, tout mignon. Sauf que maintenant on ne nous la fait plus ! Candice inspecte les stands de sarongs a la recherche de tissus pour ses coussins au retour. Nous dinons au Soup 63, un petite paillotte en bord de route avec une magnifique vue sur les incendies de la vallee. La noix de cajou fait des ravages, poussant les paysans a defricher nuit et jour. Ce soir, pierrade de boeuf marine. Hmmm... Le lendemain, promenade a dos d'elephant. A 24 ans, c'est une petite gamine qui nous transbahutera ! Notre guest house l'a achete pour 10 000 $ a Yangon. Moyennant un tarif exorbitant : 45 $ les 3h, la bete peut etre amortie sur 3 ans et comme son esperance de vie est d'un peu plus de 100 ans, son exploitation constitue une veritable rente pour 3 generations de proprietaires. Si la bete est gloutonne, les frais fixes restent faibles car la bete se nourrit toute seule. Elle passe 80% de son temps a s'y employer, et s'arrete donc tous les 3 pas pour arracher toute sorte de plante avec une nette predilection pour les lianes et les jeunes bambous.  De temps en temps, le cornac tape assez violemment sur le crane de l'animal avec une sorte de marteau pour le rappeller a l'ordre. Il l'entraine dans la foret lorsqu'une voiture approche pour eviter qu'effraye, il ne se dresse sur ses pattes arriere. On apprecie le geste. Le mastodonte nous emmene a travers les plantations d'heveas jusqu'a la cascade de Kantieng. On sent que les habitants du coin ne sont pas encore familiers ni de l'elephant ni des touristes qui sont agrippes sur on dos. Les enfants quittent le chemin precipitamment a son approche, les motos accelerent en klaxonnant parcequ c'est tres drole, ou plus souvent ralentissent respectueusement a sa hauteur. Le pas tranquille du pachiderme fait osciller notre selle de bois, qui couine a n'en plus finir, comme Candice d'ailleus dont les cuissent sont meurtries par les lattes de bois mal clouees. Arrive a destination notre gros copain s'agenouille pour nous laisser descendre. Soulagement! Mais de courte duree car apres le tour de la cascade, il faut remonter. Candice tentera la face nord de l'elephant, puis la face sud, puis ...

Le 3e jour, nous partons pour le lac volcanique du Boeng Yeak Lam. Une moto-taxi nous y emmene mais a peine montes, on se fait siffler par la police. L'amende est de 5000 riels (1,20 $) pour absence de plaque d'immatriculation. Le chauffeur s'en aquitte et nous conduit vers le cratere. Un ponton s'avance au dessus du bleu de ce lac enchasse dans la jungle. Un fin cordon de terre permet de faire le tour a pieds, profitant du calme et d'une ombre rafraichissante. Bambous, arbres geants aux branches entrelacees, troncs deracines qui baignent leurs branches mortes dans l'eau claire. Et paf! Le charme est rompu par un serpent qui a du avoir aussi peur que Candice. Bizarrement, le pas s'accelere un peu. Au retour de la balade, une bande de gamins batifole au pied du ponton. Ils ont entre 7 et 12 ans, font les pitres mais posent comme des durs a cuire devant l'objectif de Nicolas : pectoraux gonfles et sourcils fronces a la Clint Eastwood.  En attendant de trouver un moyen de transport pour effectuer les 7 kms jusqu'a Ban Lung, la patronne nous enfume en faisant griller ses saucisses. Son pyjama n'en finit pas de nous etonner mais elle n'est pas la seule. Dans la region, une femme sur 2 s'habille de la sorte. Alors que nous etions prets a repartir a pieds, Nicolas sympathise avec un groupe de musiciens cambodgiens de passage. Ils nous proposent de nous ramener en ville. Debout a l'arriere du camion, nous nous accrochons aux barreaux de fer, les genoux calles entre des groupes electrogenes et autre materiel electrique. Chaque coup de frein nous vaut un nouveau bleu, et les nids de poule pire encore. Mais tout le monde a le sourire entre deux cris de douleur. Le 18 janvier, destination Voen Sai a 35 km au nord ouest de Ban Lung. On remet ca avec un pick-up debordant de cannettes de biere, de passagers et de sacs de riz ou de poisson seche, mais c'est dix fois moins cher que ce qui est propose aux touristes. Les bancs disparaissent vite sous la montagne de victuailles et nous nous installons a 15 au sommet de notre epicerie ambulante. De vrais chaouis ! La voisine de Candice se cramponne a sa jambe comme si sa vie en dependait, ce qui etait peut-etre le cas! Peu avant midi, nous decouvrons un charmant village abritant une communaute de Chinois, de Laotiens et de Kreungs, une minorite du coin. Nous partageons une pirogue jusqu'a un cimetiere de l'ethnie Chunchiet a 1h a l'est sur le Tonle San. Le pilote du navire ecope a l'arriere tout en conduisant, mais tout va bien. L'embarcation file entre les bancs de sable pour accoster 1h plus tard au village d'ou on nous guide vers le cimetiere. On ne peut s'empecher de marquer un temps d'arret en decouvrant une trentaine de sepultures plantees au milieu des bois. Chaque tombe est construite comme un enclos avec en son centre une maisonnette en bois, tole ou beton. A l'entree sont plantes des totems a l'effigie des defunts et a l'arriere 2 defenses d'elephant sculptees symboliquement dans le bois. Sur certaines tombes, des cigarettes et de l'alcool sont censes apaiser l'esprit des defunts suite au passage des touristes, encore rares. Un adolescent nous fait visiter le village, Kachon. L'unique chemin devient le terrain d'une partie de foot, les chiens courent un peu partout, meme si on nous en recommande la viande... meileure que celle des chats! De retour a Voen Sai on passe en revue nos options pour ce soir. Nous n'avons pas de billet de retour et le prochain pick-up ne repart qu'a 13h demain. Pas de moto-taxi a l'horizon, ni de guesthouse. Ca se corse! Nous nous preparons a requisitionner un hamac quand notre bon karma fai son office (ou serait-ce l'intervention providentielle d'Hercule, notre mascotte, thanks Maev & Luc) : un couple helveto-belge, locataire d'une voiture avec sieges en cuir et clim' , ont la gentillesse de nous prendre en stop. Nous les remercions le soir autour d'un barbecue. Apres le diner, nous nous joignons au groupe francophone avec lequel nous avons sympathise depuis 2 jours : Alain, Yolande, Estelle, Arnaud et Veronique. Le dernier jour, nous arrangeons avec Alain et Yolande une journee jusqu'a la cascade de Tuk Chrouu Bram-Pul a 45 km au sud ouest de Ban Lung. La route est tellement epouvantable qu'on ne peut l'envisager autrement qu'en moto avec des chauffeurs rompus aux cahots. Chaque couple monte sur une moto. Premier stop apres 2h de piste limite impraticable sous un soleil de plomb, aux mines de grenat de Chum Rum Bei. On est sales et hirsutes, le visage zebre de laterrire, version camouflage militaire. Des femmes et des enfants, la tete enfouie sous un chech a carreaux, grattent la terre avec un pieu puis la tamise avec la paume. Les hommes s'affairent autour de trous d'une quinzaine de metres de profondeur. Une cinquantaine de familles recherche la precieuse pierre brun-rouge. Nous reprenons la route jusqu'a leur village. Les premiers temps de la ruee vers l'or ont du ressembler a ca. Nous y dejeunons un assez mauvais melange de riz, viande en sauce et legumes bouillis et reprenons les motos jusqu'a la cascade. Celle-ci est impressionnante malgre la saison seche: 30 m de large pour 12 m de haut et un sacre debit. En 2 mn nous sommes tous en maillots, enfin Alain et Yolande les premiers, la temperature de l'eau convenant visiblement mieux aux Bretons qu'a nous. La douche est plus que tonique ce qui masse en profondeur. Au retour nous traversons une incroyable foret d'heveas dont tous les troncs sont saignes pour recolter la precieuse resine. Cette chirurgie impudique a ciel ouvert rend la scene dramatique. Une douleur permanente semble suinter de l'ecorce de cette foret tordue par le vent.
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